" LE MONDE " article du 5 avril 2010.
Etre handicapé et travailler, un combat quotidien
Impossible de chercher un emploi : je n'ai pas de moyen de transport personnel, les transports collectifs sont inadaptés. J'ai maintenant presque 58 ans, je suis visiblement handicapé et reconnu comme tel. Quels droits ai-je, sinon l'AAH (allocation aux adultes handicapés) et la prise en charge des frais médicaux liés à mon affection de longue durée ? Je lis dans les journaux que les entreprises "s'arrachent les handicapés diplômés". Je devrais donc être "rare et courtisé". Je ne demande qu'à voir.
Je suis travailleur handicapé. J'ai postulé à la RATP en 1997 suite à un reclassement professionnel. J'avais suivi une formation de 17 mois conseillée et payée par la CPAM de PARIS ). J'ai été convoqué par la médecine du travail de la RATP qui m'a finalement refusé, en m'avertissant : "tes collègues ne te feront pas de cadeau". La porte s'est fermée nette.
J'ai
aujourd'hui 28 ans, et cela fait 8 ans que je vis dans un fauteuil roulant suite
à un accident de la route. A l'époque j'étais à la
fac avec l'objectif de devenir enseignant. Mon accident ayant entrainé
un handicap à 90 %, il m'a fallu un an et du courage pour me présenter
à nouveau devant ma fac parisienne, avec le même nom, mais une nouvelle
vie. A ma grande surprise, ma fac m'a refusé l'entrée car elle n'est
pas "adaptée à mon handicap". Ce que je ne savais pas
à l'époque, c'est que le reste de ma vie se résumerait à
cette phrase.
Après de longues recherches, je trouve enfin une université
prête à m'accueillir. Cela m'oblige à déménager
mais j'ai la chance de trouver un studio adapté assez proche, dans lequel
j'emménage avec ma compagne. J'ai alors 20 ans. Mes études terminées,
je décroche le diplôme de professeur et me heurte à un nouveau
problème : trouver un établissement adapté où enseigner.
C'est grâce au soutien actif de mon inspecteur académique que je
suis enfin nommé dans un établissement.
Cela fait 5 ans maintenant
que j'y enseigne. Aujourd'hui, je suis fier de mon parcours. J'ai survécu,
et mes efforts sont en plus reconnus par mes élèves, leurs parents,
et mes collègues. Je livre
un véritable combat au quotidien pour
survivre et travailler dans cette société inadaptée. Mes
demandes et mes besoins sortant de l'ordinaire, c'est uniquement grâce au
soutien de mes collègues que je continue à exercer dans la dignité.
Je ne suis pas
officiellement handicapée car je refuse de me faire reconnaitre comme telle,
à cause des difficultés que cela entraîne. Je suis née
avec une malformation cardiaque et j'ai subi 3 interventions. Je suis malgré
tout titulaire d'un Capes d'histoire-géographie. Ces deux dernières
années, j'ai été fréquemment en arrêt maladie,
arrêts que je compensais en envoyant du travail et en rattrapant mes cours.
Malgré cela, je ne bénéficiais pas d'un temps partiel, et
j'ai développé en parallèle deux gros projets (voyage scolaire
avec des élèves de 3ème et mise en place d'une classe pour
élèves en grande difficulté). S'ajoutaient à cela
des heures de bénévolat dans un club.
Pour tout remerciement,
ma note administrative a été quasiment gelée sous prétexte
que je devais en faire plus. Au même moment, des collègues qui ne
faisaient qu'assurer leurs cours ont été remerciés pour leur
dynamisme au sein l'établissement. Le retard pris dans mon avancement professionnel
ne pourra jamais être compensé. Le médecin du rectorat m'a
annoncé en début de carrière qu'avec mon problème
de cur, j'aurais dû penser à faire un autre métier.
Un syndicat m'a même prévenue
que je risquais de ne pas être
titularisée, et que "je ne pouvais pas avoir que des avantages".
J'ai
subi une amputation de la jambe droite à l'âge de 28 mois. Pendant
des années, j'ai porté mon handicap comme un boulet. Et durant cette
période le regard des autres a été destructeur. J'étais
une personne handicapée, traumatisée et complexée. En tant
qu'architecte, ma prothèse de jambe n'a pas été un gros inconvénient
même si parfois, je m'étalais dans les gravas du chantier. Mais j'ai
appris à faire attention où je mettais les pieds. Par ailleurs,
j'ai souvent été soutenu par les entrepreneurs qui me protégeaient
et m'empêchaient de chuter. Mon handicap a finalement facilité le
contact.
Depuis une quinzaine d'années, je suis "consultant accessibilité".
Je m'occupe de faire appliquer la loi sur l'accessibilité du 11 février
2005 auprès de mes collègues architectes et des collectivités
locales. En m'occupant des personnes en situation de handicap, j'ai pu relativiser
ma déficience. Celle-ci n'est plus un axe central de ma personnalité.
Je m'en suis petit à petit détaché. Le regard des autres
a changé aussi. De boulet, le handicap est devenu ma carte de visite. En
tant que spécialiste, je connais une certaine reconnaissance sociale. Mais
le plus important, c'est que ma vie a pris du sens. Je m'occupe des autres handicapés,
et cela me porte, cela me rend léger, avec ou sans jambe de bois.
Je
suis fonctionnaire de catégorie B, bien que détenteur d'une maîtrise
d'histoire. J'ai réussi trois concours de catégorie A (attaché
de la Ville de Paris, attaché d'administration scolaire et universitaire,
attaché territorial). Dans deux cas je n'ai pas été titularisé
à l'issue du stage d'un an, dans l'autre j'ai épuisé les
3 ans de présence sur la liste d'aptitude. Je suis handicapé physique
reconnu (catégorie B, 60 %) : mon bras gauche manque de mobilité,
j'ai des plaques métalliques dans le cou et j'ai survécu à
une maladie de Hodgkin, qui est en rémission depuis 1991. Je touche le
minimum réglementaire en terme de primes, et je n'ai jamais eu aucune promotion
dans
le ministère depuis mon entrée en 1996.